Savoir expérientiel, soutien profane : en avant vers la légitimité [Camille NIARD]

Intervention de Camille NIARD dans le cadre de la journée du secteur G08 de Villeurbanne sur « Les savoirs expérientiels« , le 21 mai 2019 au Centre Hospitalier le Vinatier


 

 » Bonjour à toutes et à tous,

Je remercie tout d’abord Nathalie Giloux de m’avoir demandé d’intervenir pour vous parler de ce métier que j’exerce depuis maintenant un an et demi, médiateur de santé pair (MSP). Un nouveau métier, nous sommes environ une cinquantaine à l’exercer en France, basé sur la pair-aidance, et s’appuyant sur les pratiques orientées rétablissement.

Le médiateur fait partie de la famille des travailleurs pairs. Concerné par la problématique sur lequel il travaille, en l’occurence pour le MSP l’épreuve des troubles de santé mentale, il a fait un chemin, est rétabli, a du recul sur son parcours et se base sur cette expérience, qui devient alors savoir expérientiel pour soutenir le rétablissement d’autres personnes concernées.

Pour aider à ce que cette expérience des troubles et du rétablissement devienne un savoir transmissible, il s’est formé  La formation de MSP a été développé par le Centre collaborateur  de l’Organisation Mondiale de la Santé (CCOMS) et est porté désormais par l’université Paris 13. C’est une licence spécifique du cursus Sciences Sanitaires et Sociales. J’ai donc suivi cette licence en 2018 qui comprenait également un emploi en alternance en structure de santé mentale, permettant ainsi un tutorat lors de la formation pour appliquer la théorie sur le terrain.

Je travaille depuis décembre 2017 au Centre Ressource de Réhabilitation psychosociale (CRR) et au Centre référent  lyonnais de réhabilitation psychosociale et remédiation cognitive  (CL3R). Pour le CRR j’ai des missions d’enseignement et participe à des projets de recherche et d’innovation (*1) (*2). C’est passionnant, cela permet de réfléchir aux pratiques orientées rétablissement des professionnels et de m’enrichir des savoirs et expériences de mes collègues ainsi que de structurer la pair-aidance professionnelle. […]

 

Pour la pratique de terrain, tout comme d’autres professionnels : infirmiers, éducateurs spécialisés etc… les missions quotidiennes des MSP, dépendent largement de la structure d’affectation. Certains MSP travaillent dans des équipes mobiles, en CMP, en intrahospitalier, en SAMSAH, en SAVS

Je suis en poste en réhabilitation , je vous parlerai donc particulièrement de ma pratique de MSP en rehab ; auprès de personnes stabilisées qui cherchent avant tout connaissance, réassurance, maîtrise des symptômes, décoller le stigmate qui les enchaîne pour se réinsérer dans la société.

En tant que MSP, je me sers de mon savoir expérientiel qui a été nourri certes par mon expérience de vie mais également digéré pendant mon temps de formation. Cela autant par le contenu de nos cours mais également grâce au partage avec les autres étudiants de ma promotion.

Les années de rétablissement, la formation, le partage , la pratique sur le terrain m’ont permis d’avoir le recul nécessaire pour me détacher de l’expérience vécue et d’en faire la base d’un savoir, d’une posture qui me permet d’assoir ma pratique.

Je pratique la pair-aidance au sein d’une équipe de réhabilitation. J’apporte ainsi un regard complémentaire au reste de l’équipe de soins sur les usagers. Je reçois des personnes en entretien individuel et participe à l’animation et la conception de groupes de psychoéducation / d’Education Thérapeutique du Patient.

L’objectif principal de ce soutien par un pair rétabli qui a fait un travail sur lui et en capacité d’être dans une relation d’aide est finalement autant pour les pairs accompagnés que pour les professionnels qui travaillent avec le MSP, la déstigmatisation.

« Vivre avec la stigmatisation c’est parfois plus dur que vivre avec la maladie ». dixit un usager. La tâche est donc d’importance.

Le MSP représente l’espoir du rétablissement. En s’identifiant à un modèle positif, l’usager s’autorise à croire à son propre rétablissement, à se réapproprier sa vie, à sa manière. Oser des techniques non médicamenteuses en  parallèle à un traitement et/ou d’un suivi médical ; chercher ses stratégies pour faire face aux symptômes. Il est particulièrement aidant et vecteur de rétablissement de participer activement à ses soins, réaliser qu’il doit se faire entendre pour que le corps médical l’accompagne au mieux, au plus près de ses besoins et de ses aspirations.

En travaillant avec un MSP, les professionnels de santé sont face au quotidien avec une personne qui aurait pu être leur patient et qui est leur collègue. Cela leur permet de se rappeler que les troubles psychiques peuvent n’être qu’un passage dans une vie, que le handicap psychique également peut se surmonter ou du moins ne pas empêcher d’exercer un emploi qualifié en milieu ordinaire. Cela favorise un regard plus global, plus optimiste sur les personnes qu’ils accompagnent ou prennent en charge. Permet également, pourquoi pas, de s’autoriser également à dévoiler ses failles personnelles, puisque celles-ci ne sont pas incompatibles avec le fait d’être un professionnel de santé. Ces professionnels concernés portent d’ailleurs désormais un nom : les prosumers, pour « professional consumer »… Ils sortent de plus en plus de l’anonymat, ce qui les soulagent et permet une nouvelle fois de casser cette distance soignés/soignants , délétère je pense au rétablissement personnel et à l’inclusion sociale des gens quels qu’ils soient qui passent par des difficultés psychiques importantes.

 

Bref le MSP porte bien son nom. Il fait avant tout de la médiation. Son rôle est de fluidifier les parcours, d’être un agent du déclic qui permet d’éveiller l’espoir que l’on peut se rétablir, avoir une vie riche et pleine, comme tout un chacun. Rappeler qu’un usager est une personne avec des valeurs, un entourage, des aspirations, des compétences autres que son expérience des troubles psychiques (artistique, informatiques, …), et non un tas de symptômes à contenir sans prendre en compte son système écologique.

 

Pour mieux vous représenter ma pratique voici la présentation d’une de mes journées type au Centre Ressouce de Réhabilitation psychosociale :

  • 2 entretiens individuels qui peuvent durer entre 20 minutes et 1H30 selon les besoins de l’usager. Les personnes me sont adressées soit par un médecin de rehab, soit par un autre membre de l’équipe soit à leur demande propre. Lors d’une première rencontre, je pose les bases en soulignant que certes je suis désormais une professionnelle de l’équipe de soins mais que je suis également concernée par l’expérience des troubles psychiques. Souvent, une détente alors s’opère. Certains préfèrent me tutoyer, ce que j’accepte. Je prends quelques notes de nos échanges, relance sur une émotion que j’ai perçue comme importante. Je suis non jugeante sur le discours. J’accueille la parole, les pleurs parfois, les rires également (comme les autres professionnels).
    Les échanges plus specifiques à ma fonction portent souvent soit sur la recherche de stratégies pour combattre symptômes, isolement social, peur de la rechute, sur l’envie d’arrêter un traitement et du comment en parler à un soignant  ;  soit sur la question du dévoilement des troubles : à qui en parler, comment, quand… Souvent les personnes sont juste soulagées de partager avec quelqu’un qui est également concerné qui ne se stigmatise pas . Cela renforce leur estime d’eux-mêmes.
  • Co-animation d’un groupe de psychoéducation, à destination des usagers ou de leurs proches.  Effectivement il m’arrive également d’intervenir auprès des familles. Nous intervenons en binôme, généralement avec un infirmier ; parfois également avec un médecin ou un psychologue. Je suis essentiellement sur trois groupes, dont un sur la parentalité que j’ai co-construit avec une infirmière, un sur le rétablissement et un ciblé sur les troubles bipolaires et associés. J’ai choisi de m’investir particulièrement dans ces groupes car j’étais sensible à leur problématique. Noter que 2 groupes sur les trois ont des problématiques transversales. En tant que MSP, je ne pratique par la pair-aidance uniquement auprès de personnes vivant avec le même trouble que moi mais plutôt autour de questions que j’ai soulevé durant mon parcours de rétablissement , comme la parentalité. Une séance dure 1h30. L’animation croisée avec un infirmier permet de complémentariser nos approches. L’approche infirmière s’appuie sur la théorie et l’accompagnement emphatique des personnes à un temps T de leurs difficultés. Mon approche se base sur un savoir personnel global d’un parcours, le mien et sur la connaissance des parcours de chacun selon ce qu’ils délivrent. L’intérêt de croiser ces regards est d’avoir une vision plus écosystèmique de chaque personne et de respecter l’humanité de tous. Et encore une fois de réduire la distance, d’encourager le partage.
  • Participation à des réunions d’équipe pour discuter ensemble de certains usagers ou de l’organisation des groupes de psychoéducation. Ma parole est dans ces temps de réunions d’équipe, prise en compte autant que celle des autres professionnels.

 

Des publications scientifiques commencent à prouver les bénéfices de la pair-aidance. En août 2018 notamment, le Lancet a publié une étude comme quoi en Angleterre, où la pratique est déjà beaucoup plus répandue,  le soutien par des pairs professionnels à réfléchir sur son plan de rétablissement permet de réduire de 33 % le taux d’hospitalisation.

 

Et si un jour, les MSP travaillaient aux urgences, qu’en pensez-vous ? Pour favoriser l’alliance thérapeutique, rassurer les personnes en crise, parler aux proches, limiter les isolements… je pense que cela aurait du sens… aujourd’hui, les MSP portent avec eux l’espoir du rétablissement. Demain, on pourrait penser qu’ils pourraient travailler à la qualité globale des soins avec l’ensemble des professionnels de santé.

[…]  »

 

Camille NIARD ,Médiatrice de santé pair
– Centre Ressource Réhabilitation psychosociale (CRR)
– Centre Référent  Lyonnais de Réhabilitation psychosociale et Remédiation cognitive (CL3R)

De la même autrice sur En Tant Que Telle :
Vous avez dit médiateur
Au bout du fil, l’odeur du vécu

 

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3 réflexions sur “Savoir expérientiel, soutien profane : en avant vers la légitimité [Camille NIARD]

  1. Ping : Vous avez dit Médiateur ? [Camille NIARD ] – En tant que telle

  2. F68.10

    « Cela leur permet de se rappeler que les troubles psychiques peuvent n’être qu’un passage dans une vie, que le handicap psychique également peut se surmonter ou du moins ne pas empêcher d’exercer un emploi qualifié en milieu ordinaire.  »

    Voeu pieux. Leur regard et leurs pratiques de matamore ne changeront jamais.

    J'aime

  3. Ping : Pair-aidant.e en terrain connu ? [ Lee ANTOINE ] – En tant que telle

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