Choisir de s’infiltrer [Lee ANTOINE]

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Actuellement pair-aidant salarié / professionnel / médiateur / intervenant (?) en santé mentale au CRR, je tente de raconter ici les raisons pour lesquelles j’en suis arrivé à vouloir exercer ce métier, ce métier où un statut plus juste que ceux susmentionnés serait « usager infiltré dans le système »

[ Avertissement de contenu: violences psychiatriques subies ]

Longtemps je me suis révolté,

Révolté face à certain.e.s soignant.e.s / institutions qui, selon moi:

Longtemps j’ai gueulé, protesté, hurlé je me suis fait mal, j’ai abîmé des murs, j’ai tenté d’expliquer, puis fugué, appris à faire semblant.

Longtemps la sédation et l’enfermement furent les réponses qui m’ont été données à moi, ce patient chiant, pénible, fatiguant, insupportable. Ce patient qui confronte les soignant.e.s à leur impuissance et aux limites de leur action. Un patient dont il était inenvisageable qu’il puisse aller mieux, « celui-là on peut rien faire pour lui » .

Ce patient que l’on voit régulièrement, à chaque fois en pleine crise, qui présente visiblement toujours les mêmes symptômes, les mêmes comportements, avec à priori les mêmes demandes. Qui est venu tant de fois qu’on ne remarque pas quand les venues s’espacent, en imaginant alors que les réponses à ses demandes doivent toujours être les mêmes… et que ses demandes aussi sont les mêmes. (non)

Longtemps je ne disposais pas d’outils pour m’y prendre autrement, pas d’autres outils qu’une bruyante et violente révolte.
Mes connaissances se sont peu à peu développées avec l’expérience.
Des savoirs relatifs à:

La révolte ayant pour eu unique effet de me retrouver « puni« , privé des mes libertés, contentionné, ignoré, il m’est apparu nécessaire de trouver un autre moyen pour que mes pairs et moi disposions enfin de soins nous correspondant. Cet autre moyen est devenu l’envie et le besoin de m’infiltrer dans ce système.

  • Ma première idée: devenir art thérapeute ou ergothérapeute pour travailler en psychiatrie, et proposer des pratiques artistiques (aidantes pour moi au début de mon parcours de soins.)
    *La première formation ne peut (pouvait?) se faire juste après le bac
    *La deuxième nécessitait une remise à niveau en sciences
  • J’ai opté, certain de ne pas décrocher mon bac, pour une école d’art sans nécessité d’obtention de ce dernier, pour apprendre à dessiner.
    J’allais encore mal durant cette formation qui n’était pas suffisamment stable et sécurisante pour moi.
    Les hospitalisations se succédaient, j’ai fini par décrocher.
  • Je me tourne ensuite vers un service civique dans une association accompagnant des personnes en grande précarité (administrative, financière etc.). Suite à leur demande, je leur ai proposé des ateliers de dessin et des sorties au musée. Les hospitalisations étaient moins présentes, j’allais au travail la journée, passant quelquefois une nuit à l’hôpital, et m’appuyant énormément sur des numéros d’écoute, des forums, des applications.
    Un formateur/art thérapeute avec qui j’ai travaillé durant ces quelques mois m’a dit: « je te verrais bien bosser comme éduc spé ». Je passe les deux concours où il est encore possible de s’inscrire, je suis admis (et diplômé), ok si c’est éducateur en psychiatrie…
  • Formation d’éducateur spécialisé en quatre ans, avec des gros bas, des rechutes, beaucoup de souffrance, des hospitalisations, mais aussi beaucoup de soutien de proches et des ressources acquises des années précédentes.
    Educateur ça pouvait être un bon moyen de s’infiltrer mais finalement, pour moi, non.
    Les formateurices m’ont interdit m’ont déconseillé fortement d’effectuer un stage en psychiatrie. Par un moyen détourné, je choisis mon stage de fin d’études en CHS, où la grande majorité des personnes vivent avec des troubles psy
    Des stages puis un travail qui m’ont fait déchanter : j’observe parfois l’éducateur comme « celui qui sait pour/à la place de la personne qu’iel accompagne ». On a trop décidé pour moi, je ne peux pas me positionner comme ça, alors de ma soutenance de mémoire, une examinatrice déclare « ce n’est pas un mémoire d’éducateur spécialisé ». Un mémoire de qui, de quoi alors ?
  • Travailler un mois en tant qu’éduc en FAM psy; je ne veux définitivement pas faire ce métier

Mes tentatives d’infiltration se sont toutes révélées (plutôt) infructueuses alors que mon besoin d’entrer dans le système pour participer au changement des pratiques en psychiatrie est toujours là.
La seule efficace infiltration (pour ma part) a moins de deux ans:

En attendant que la parole des personnes derrière la porte soit considérée par toustes comme légitime, importante et ayant de la valeur, je m’affiche ouvertement comme personne vivant avec des troubles. Employé en tant que pair-aidant en psychiatrie, je ne me sens pas légitime, mais je suis perçu comme tel.

Gueuler n’ayant (presque) ni amélioré mon parcours de soins, ni celui de mes pairs. De ce parcours chaotique j’ai gardé une certaine colère, une révolte et un besoin de militer. L’infiltration relève à mon sens d’un militantisme doux, en agissant depuis le coeur de la bête, en étant le plus possible diplomate, adapté, calme, constructif. En étant de ce côté de la porte, on est (malheureusement) davantage légitime à donner son point de vue et à mettre en place des actions que lorsqu’on est encore coincé derrière (la porte).

Ca y est, je suis infiltré.
Je milite actuellement à mon niveau, de l’intérieur, en faisant de la propagande pour le rétablissement (et les pratiques orientées rétablissement) en santé mentale

avec des devises Shadocks affichées dans mon bureau.

Prochainement, je vous parlerai de mes missions et mes actions en tant qu’usager infiltré

Lee ANTOINE

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6 réflexions sur “Choisir de s’infiltrer [Lee ANTOINE]

  1. Tiane

    Bonjour Lee Antoine,

    Quelle belle réflexion sur la démarche qui est appelé pair.e aidant.e. J’aime bien l’idée de l’infiltration. J’ai une formation et de l’expérience en travail social et aussi en tant qu’usagere en psychiatrie. J’ai 62 ans. J’ai un savoir expérientiel en psychiatrie amplement suffisant pour vouloir devenir une agente de changement dont le rôle serait d’orienter les pratiques existantes en psychiatrie vers des pronostiques de rétablissement et de mettre le rétablissement au centre du diagnostique et du traitement.

    Je souhaite de tout cœur apporter mon humble contribution en tant que pair aidante dans le milieu hospitalier où je reçois mon traitement malgré mon âge qui est vu par plusieurs comme étant peut-être trop avancé pour me lancer dans un tel projet.

    Je garde toutefois espoir en une approche en psychiatrie mieux adaptée aux êtres humains qui auraient besoin de soins lors d’une période de leur vie ou lors de l’apparition de symptômes reliés à un déséquilibre hormonal et/ou à une difficulté d’adaptation face aux exigences de la vie quotidienne.

    Merci pour vos articles qui me rejoignent beaucoup. Pour le moment je ne peux que faire ma petite part en parlant avec ma psychiatre et à l’occasion d’échanges avec mon entourage.

    J’ai tant à apporter quoique mon état de santé ne me permet pas en ce moment de m’engager dans une démarche où je pourrais concrètement devenir partie prenante de l’équipe interdisciplinaire du milieu hospitalier dans lequel je suis en ce moment une usagere rebelle et consciente de l’immense travail de persuasion, sensibilisation et de résilience qu’il reste à faire.

    Je me console en vous lisant tout en me disant que je ne suis pas la seule à espérer ce changement de paradigme en psychiatrie,.

    Merci à Telle Quelle de faire ce que vous faites.

    Avec vous tous et toutes pour notre mieux être .

    Tiane

    Aimé par 1 personne

  2. Chantal Janin

    Bonjour Lee,

    Je viens de lire une partie du document avec les;liens en particuliers sur les formations de médiateurs pairs et le logement d’abord, il y a eu beaucoup de travail de fait, je constate que beaucoup de personnes concernées ne sont pas informées et n’ont pas accès au logement individuel dans le logement d’abord, il y a un gros travail à faire sur la Métropole de Lyon pour l’accès au logement ordinaire pour les personnes en souffrance psychique et pourtant cela fonctionne à PARIS LILLE et dans LES BOUCHES DU RHONE je souhaite que cela fonctionne dans la Métropole de Lyon et dans le département Auvergne Rhône Alpes. Je crois également que la pair-aidance ce mets en place à Lyon dans certaines structures, où en est l’association ESPAIRS ?

    Bien cordialement,

    Sincères salutations

    Chantal JANIN

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