Dévoilement et pair-aidance professionnelle #2 Être pair-aidant sans se raconter? [Lee ANTOINE]

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Dire qu’il m’est difficile de me dévoiler, c’est me dévoiler…

Est-ce possible d’être pair’e-aidant’e professionnel’le en santé mentale sans parler de soi ?
Doit-on nécessairement partager « de l’intime » ?
Comment travaille-t-on presque sans se dévoiler ?
Est-on légitime malgré tout si l’on ne se raconte pas ?

Comme je l’ai mentionné précédemment dans deux articles (1) (2), il est particulièrement difficile pour moi de me dévoiler.

Pour illustrer mon propos: J’ai séché des cours en école d’art quand la contrainte affichée au tableau était de faire un carnet de tendance… sur soi.
Ma réponse à une autre contrainte du même ordre, un carnet illustrant « j’aime / j’aime pas » en école d’art: utilisation de l’humour et de l’absurde.

Je produits et partage nombre de mots sonores, mais pas de mots de l’émotion, pas de mots intimes, pas de mots de ça va pas, et quand il m’arrive d’en produire sans réfléchir, l’angoisse m’envahit ensuite.
Pas ces mots sauf avec des personnes choisies: ami’es, soignant’es de confiance.

J’ai en tête que ce que je dis peut être utilisé contre moi, que dévoiler mes faiblesses risque de me mettre en danger.
Mais pas que. Des choses n’arrivent pas à franchir mes lèvres autrement que dans la douleur, en pleurant, ou du moins en me rendant vulnérable, me fragilisant.
Ces lettres rassemblées acceptent occasionnellement de montrer leurs nez en rendez-vous avec mes soignant’es actuel’les ou un’e pair’e que je sais pouvoir encaisser. Pas plus. Si mes fragilités psychiques, mes douleurs intimes, mes émotions, mes crises se montrent indicibles… je fais comment pour faire de la pair-aidance ? Suis-je vraiment légitime ? Finalement ça s’appelle de la pair-aidance ou pas ? Quelle définition est appropriée ?
Imposteur, utilisateur d’indicible, … ?

Ça me convient bien de partager des outils, des stratégies, des faits, des paroles et expériences des autres (anonymisé’es), des ressources documentaires, de l’annuaire de partenaires, des idées dans tous les sens, des coups de gueule, de l’enthousiasme. Les sollicitation ne me dérangent pas, même si cela peut m’être inconfortable (le sentiment d’illégitimité, histoire de ma vie) en sachant (davantage) dire non
Exemple de dévoilement possible pour moi: dans le cadre d’un accompagnement à la rédaction de DAiP pendant lequel nous cherchons à deux ce qui peut aider dans les moments difficiles, il m’arrive de dire « ce que j’aurais voulu garder absolument comme affaires personnelles pour m’apaiser lors des hospitalisations où l’on m’a tout confisqué, ce sont mon pull à capuche, un plaid, mon casque antibruit, de quoi écouter de la musique, une montre, du papier, de quoi écrire et dessiner, et qu’on ne me dise pas que ce n’est rien, que j’exagère, qu’il faut que je me bouge« 

Je ne suis pas prêt à tout entendre. Pas prêt pour accompagner sur le long terme. Je suis un compagnon ponctuel que l’on croise, incapable d’ajouter des relations à sa vie ou de se sentir responsable de l’avenir d’un’e humain’e. Et puis… Les relations sociales, leur fonctionnement m’intéressent, et j’aime profondément passer du temps à interagir, relationner avec mon cercle de proches. Mais… ça m’épuise, ça puise grandement dans mes réserves d’énergie, alors les interactions je les limite, et j’en ai besoin. Alors des petites touches, et faire en sorte (bien que ne pouvant le contrôler…) que les personnes que je soutiens dans le cadre de mon travail n’aient pas d’attentes démesurées et qu’elles se projettent le moins possible dans une relation « d’aide » prolongée…

Les personnes ont vécu avant moi, vivront après. Oui je sais. En théorie et j’y pense beaucoup dans la pratique. « Je ne suis pas un sauveur » est assez bien installé dans mon esprit, mais j’aimerais bien l’être. Je voudrais l’avoir cette baguette magique qui libèrerait mes pair’e’s de leurs chaînes, de leurs souffrances, de la lourdeur des soins. Ça serait chouette que ce soit un objectif réalisable sur du court terme (mais pas tout à fait).

Ça me parle tellement les DAiP, ou deux rendez-vous maximum, pour du pratique. Comment gérer le quotidien, créer des outils en cas de crise, des outils de maintien dans le rétablissement, communiquer avec un’e soignant’e, soutenir aux urgences, une fois pendant, une fois après. Aider à réfléchir à un mémoire, soutenir pour la préparation d’une soutenance ou une intervention devant un public, donner une conférence devant plein de gens, mettre en lien, rassembler. Ces rencontres et actions éphémères et ponctuelles se trouvent être ce qui qualifie ma pratique de « Pair-aidant professionnel ». Ma capacité à les effectuer nait des horreurs de mon passé, de ma souffrance présente, de mon parcours de vie, de rétablissement, de mes expériences d’usager, de ma colère, de mon enthousiasme. Mais est-ce de la pair-aidance ? Suis-je un « prosumer »? Je n’en suis pas sûr non plus. Alors je suis quoi ?

Écrire et oser publier cet article n’a pas été aisé. Dévoiler sa difficulté de se raconter en tant que pair-aidant professionnel, c’est se dévoiler en quelques sortes…

La question que je me suis posée est : dois-je expliquer ma pathologie si je ne vis pas la même chose que la personne que j’aide ? Je crois que non. On ne demande pas (nous ne devrions pas demander) aux autres quels sont leurs traumas ou quels sont leurs diagnostics. Comme je l’expliquais dans mon article « Avoir la même patho? #1« , il est plutôt nécessaire de pouvoir partager des solutions pour aider tout en se respectant pour rester capable d’aider.

En « choisissant » de ne pas me raconter, pas dans le cadre de mon travail du moins, je me respecte, je m’écoute. Savoir que me dévoiler me met en difficulté, c’est connaître mes limites et avoir conscience de ce qui est adjuvant ou opposant à mon chemin de rétablissement, c’est me préserver pour tenir dans la durée.

Il semble alors que je sois un « pair-aidant » qui ne témoigne presque pas, et qui a parfois des difficultés à entendre les témoignages et souffrances des autres., c’est arrivé dernièrement que ça impacte mon bien-être durant plusieurs jours. Mes actions suffisent à certaines personnes, à d’autres non (ou pas suffisamment), toutefois je ne suis pas le seul professionnel exerçant dans ce domaine et l’idée de complémentarité me permet d’être « insuffisant ».

En me respectant ainsi, cela donne-t-il à la personne en face de moi ou aux autres la possibilité de se respecter elles-mêmes ?

Lee ANTOINE

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