Le rétablissement au sein d’un couple de pair·es [Christophe PLANET]

La dépendance affective

Lors de chacun de mes passages en clinique psychiatrique, les soignant·es nous ont toujours mis en garde contre les « relations personnelles rapprochées ». Il nous était fortement déconseillé de développer des relations trop amicales avec les autres patient·es. Il nous était même fortement déconseillé d’échanger nos numéros de téléphone entre nous. Personne ne m’a expliqué pourquoi. Ou je n’ai pas écouté à l’époque…

Au Centre de Psychothérapie d’Osny (CPO), le message était identique : faites très attention aux relations trop proches ! Par contre, cette fois-ci, les thérapeutes ont pris le temps de nous expliquer, puis de nous répéter, la raison de cette mise en garde : il s’agissait de ne pas tomber dans une nouvelle addiction, la dépendance affective. J’ai alors appris que des produits n’étaient pas nécessaires pour développer une dépendance ; ça a été à la fois un choc et une révélation. J’ai dû apprendre à développer un esprit de groupe, à aller vers les autres et laisser les autres venir à moi, tout en ne m’impliquant pas « amoureusement ».

Et ça n’a pas été facile ! Avec le processus d’identification que je venais de découvrir, comment ne pas me sentir attiré par d’autres personnes qui avaient connu ce que j’avais moi-même vécu ? Comment ne pas nouer des liens plus forts avec des personnes qui me comprenaient et que je comprenais ? À l’époque, j’ai cru que j’étais prêt à affronter ce genre de situation, que j’étais plus fort que les autres. Et j’ai commencé à envisager une relation amoureuse, avec une patiente. Je savais qu’elle envisageait de quitter son mari.

Nous n’avons rien entamé au CPO, pas même un petit bisou : je ne le voulais pas, je voulais absolument terminer mon séjour avant de démarrer une histoire. Par contre, elle était sortie de la clinique avant moi, et nous nous appelions chaque jour. Elle avait rechuté, et nous nous appelions quand même chaque jour. Elle vivait encore avec son mari et ses enfants, et nous nous appelions quand même chaque jour. Je ne « faisais » rien avec elle et pourtant, cette relation à distance me prenait déjà beaucoup de temps et occupait une grande place dans mes pensées : j’étais tombé, sans même m’en rendre compte, dans la dépendance affective…

Après avoir terminé les programmes Addict et Dépression du CPO, au bout de quatre mois, j’ai intégré l’Hôpital de jour (HdJ). Là, j’ai rapidement évoqué avec la psychologue la relation, jusqu’à présent platonique, que j’entretenais avec cette ancienne patiente du CPO et de l’HdJ, sans jamais la nommer. Les thérapeutes m’ont mis en garde, sans jamais m’imposer quoi que ce soit ; ils et elles ont toujours été bienveillant·es en tentant de me protéger.

Les pair·es en couple

Aujourd’hui, cela fait presque sept ans que nous vivons ensemble, nous sommes pacsés, nous avons acheté un appartement ensemble et sa plus jeune fille, avec qui j’ai tissé des liens très forts, me présente à ses ami·es comme son beau-père. Je suis heureux, je ne regrette rien. Et pourtant, je ne peux pas m’empêcher de penser, et ma compagne est au courant, que si la même situation se représentait aujourd’hui, je n’agirais pas de la même manière…

La tentation de se mettre en couple lorsque l’on est atteint·es des mêmes troubles est grande : l’identification à l’autre permet un rapprochement plus facile. Mais on oublie une chose fondamentale : chacun·e dans le couple chemine dans son propre rétablissement selon son propre rythme, ses propres choix et ses propres outils. Le rétablissement de l’un·e ne peut pas, et ne doit pas, être transposé tel quel à l’autre.

Lorsque deux personnes sont en couple, l’une des constantes que l’on retrouve est l’entraide mutuelle. Cela fait partie de la « norme » dans le couple, c’est même l’une des conditions citées dans le Code civil à propos du mariage. Et si l’une des deux personnes dans le couple va moins bien, l’autre aura naturellement tendance à essayer de l’aider.

Sauf que l’aide apportée ne sera pas classique : la personne aidante risque de se positionner comme pair·e et non comme conjoint·e. C’est ainsi que j’ai moi-même procédé vis-à-vis de ma compagne : j’ai voulu mettre en application tout ce que j’avais appris au CPO. J’ai alors considéré ma compagne comme une patiente, et non comme ma conjointe. C’était pourtant la même personne, qui demandait de l’aide, mais ma réponse n’a pas été adaptée : j’avais oublié ma « fonction » dans notre couple, j’avais pris un rôle qui n’aurait jamais dû être le mien.

La situation est rapidement devenue encore plus compliquée, lorsque ma compagne a rechuté, plusieurs fois et de plus en plus durement, pendant deux ans. Et, tandis que je poursuivais mon propre rétablissement, je me suis positionné immédiatement comme sauveur, face à la victime. En prenant ce rôle qui n’était pas le mien, je suis devenu codépendant.

D’abord, parce que mon parcours de rétablissement n’était pas encore suffisamment solide et ne me permettait pas de proposer des outils adaptés à ma compagne. Ensuite, parce que je risquais, en agissant ainsi, de mettre en danger mon propre rétablissement. Enfin, parce que les liens amoureux qui nous unissaient m’empêchaient d’analyser clairement les situations que nous vivions à deux et les situations que vivait ma compagne.

Dans les moments où je voyais ma compagne en grande souffrance, j’oubliais complètement tout ce que j’avais appris et mis en œuvre pour mon propre rétablissement. J’essayais, voire j’imposais, des outils qui avaient fonctionné pour moi, sans me soucier de savoir s’ils étaient adaptés à ma compagne. Je perdais tout discernement, toute distanciation, parce que je voulais absolument que ma compagne s’en sorte. Sans lui demander son avis, sans réellement discuter avec elle. Je me comportais avec elle de la même façon que ma famille s’était comportée avec moi lorsque je consommais. Et j’avais oublié que cela ne pouvait pas fonctionner !

La pair-aidance dans le couple

Ma compagne a été hospitalisée à nouveau deux fois au cours des quatre premières années de notre vie commune. Et cela a été salutaire pour nous deux : elle était dans un lieu protégé, entourée de professionnel·les et d’autres patient·es auxquel·les elle pouvait s’identifier, avec qui elle pouvait travailler et avancer pour son propre rétablissement.

De mon côté, j’ai pu prendre du recul sur la situation. J’ai pu me remémorer tout ce que l’on m’avait enseigné au CPO et dans les groupes de parole. J’ai enfin accepté que j’étais moi-même impuissant face à la maladie de ma compagne, que je ne pouvais pas l’obliger à se soigner. J’ai accepté de lâcher prise

C’est ce que les thérapeutes du CPO nous avaient toujours encouragé à faire, parce que c’est à la base du programme Minnesota : l’entrée dans le rétablissement ne peut être qu’une démarche personnelle. On ne se rétablit pas pour les autres, on se rétablit pour soi. On ne force pas une personne à se rétablir, on l’accompagne et on la soutient dans son propre rétablissement.

C’est quelque chose de très difficile à accepter : je voulais l’aider, je voulais la sauver, mais je ne le devais pas. C’était à ma compagne de devenir responsable de son propre rétablissement, je ne devais pas le faire à sa place, je ne devais pas l’obliger à suivre un chemin qu’elle n’avait pas choisi.

Avoir été confronté à la rechute de ma compagne, avoir fait l’erreur de vouloir la forcer à se rétablir, puis avoir accepté de lâcher prise face à la situation, cela m’a permis d’approfondir ma propre expérience de la pair-aidance. Cela a également permis à ma compagne d’augmenter sa confiance en moi, puisque j’ai finalement réussi à retrouver ma place de conjoint. Cela nous a fait progresser, elle et moi, séparément et ensemble.

C’est ainsi que nous avons fait face aux rechutes de ma compagne : chacun·e en prenant sa part des choses, sans empiéter sur le territoire de l’autre. Nous avons construit une nouvelle harmonie. Et nous vivons toujours ensemble, serein·es, dans un nouveau bonheur que nous avons bâti à deux.

Christophe PLANET

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