Au delà de la pair-aidance [Anonyme sur le blog Zinzin Zine]

Céline LETAILLEUR: (Voix de la VERSION AUDIO)

J’ai répondu a l’appel à contribution de Lee pour En Tant Que Telle en choisissant un article anonyme paru sur Zinzin Zine

Zinzin Zine est tenu en non mixité par des personnes psychiatrisées, des survivant-e-s. C’est un blog participatif ; une boite à outils pour les luttes des personnes psychiatrisées qui vise à diffuser des outils théoriques et pratiques pour lutter contre le système psychiatrique et la psychophobie, par soi-même ou à plusieurs.

Cet article s’intitule Au delà de la pair-aidance.

OUTILS:
Guide des Mad Maps par le Projet Icarus
Outils d’auto-défense psychologique sur Zinzinzine

MUSIQUES:
Seul : Rocé / Archie Sheep
Une Voix Dans ma tête : JP Manova


 

La pair-aidance est un concept qui existe depuis longtemps, et que l’on doit en partie aux mouvements des ex-patient-e-s psychiatriques dont l’un des axes de lutte était de faire reconnaître que nous pouvions nous aider par nous-mêmes et entre nous. Cependant, nommée telle quelle, la pair-aidance est aujourd’hui une branche particulière du soutien entre pair-e-s : les pair-aidant-e-s ou médiateurs-trices en santé pair-e-s sont des membres du personnel des équipes psychiatriques qui vivent ou ont vécu des troubles psychiques et sont considéré-e-s comme rétabli-e-s. Mais alors quels problèmes pose aujourd’hui la pair-aidance ?

Le savoir expérientiel

On enferme les « usagers de la psychiatrie » dans l’unique rôle du témoignage, avec pour seul bagage leur expérience personnelle, à laquelle on daigne accorder une valeur comme base de réflexion ou vecteur de soutien. C’est l’idée sous-tendue par la pair-aidance, qui devient alors le seul – validé – moyen d’utiliser son propre savoir expérientiel comme outil. Mais cet enfermement dans la seule expérience vécue s’inscrit dans la lignée de la non-reconnaissance de nos capacités à produire une pensée et un discours critiques. La tendance générale est toujours d’invalider nos savoirs du fait de notre vécu : nos émotions, nos colères, nos discours seraient « trop subjectifs » et marqués par la maladie ou la folie.

Cette habitude de tout ramener à l’individualité et à la singularité subjective de l’expérience est un frein à la constitution de savoirs et de revendications collectives. C’est aussi, ironiquement, un frein à la valorisation des compétences des pair-aidant-e-s qui se retrouvent sans cesse ramené-e-s à l’unique rôle de « personne concernée » (et inspirante) avant tout. Ce poids du « parcours de vie personnel » tend à individualiser des problématiques sociales et empêche de les mettre correctement en lumière.

Non que l’expérience n’ait aucune valeur. Au contraire, elle est parfois fondamentale et fondatrice. C’est par les témoignages que l’on peut constituer une expérience, non plus personnelle, mais collective. Il devient alors possible d’en tirer des constats, des théories et des actions politiques (au rang desquelles je range le soutien entre pairs). Le savoir expérientiel est un savoir réel. Cependant, ne baser notre reconnaissance que sur la seule expérience contribue à invalider nos capacités à savoir autre chose que nos propres vies et créer du matériel ou du théorique. Nous avons des expériences, nous avons des connaissances, nous avons des expertises, nous avons des compétences qui dépassent de loin nos parcours propres.

L’expérience devient un outil en elle-même, ce qui va dans le sens des initiatives des psychiatric survivors nord-américain-e-s depuis les années 1970. Cependant, elle tend à s’intégrer dans la psychiatrie et dans le soin. Pour le dire autrement, l’entraide par les pairs, via la pair-aidance, entre dans le domaine médical et est absorbée par la psychiatrie. Le risque de cette intégration au système psychiatrique est de perdre cette entraide comme outil politique et revendicatif, à la fois par sa propre existence et par les discours qu’il crée.

La pair-aidance institutionnalisée

Pourquoi et comment la pair-aidance s’inclut-elle dans le système psychiatrique actuel ? Est-ce une vraie reconnaissance que nous devons aux mouvements des survivant-e-s de la psychiatrie, ex-patient-e-s et antipsychiatries ? Ou bien ne s’agit-il que d’une concession ?

C’est l’institution qui choisit qui sera pair-aidant-e en son sein et qui ne le sera pas, c’est cette même institution qui choisit qui aura un statut salarié et qui ne l’aura pas (beaucoup ayant un statut bénévole) ; c’est aussi dans des milieux psychiatriques que l’on forme les pair-aidant-e-s. Cette inclusion via la cooptation a de grands risques de déboucher sur l’uniformatisation des discours produits dans la psychiatrie, qui seront ceux qui ne la remettront pas (ou pas trop) en cause.

Ce positionnement, nécessairement plus consensuel et restrictif, déplace le problème de la représentation : la fameuse « parole des concerné-e-s » revient dans le milieu psychiatrique via la pair-aidance et se trouve confisquée, non par les pairs elleux-mêmes, mais par le fait que leur place leur confère un poids que les autres n’ont pas. De plus, il y a un risque pour les pairs-aidant-e-s : c’est celui de l’instrumentalisation de cette parole et de cette place par l’institution pour se constituer un bouclier contre la critique et la remise en cause profonde de ses pratiques, voire de son existence (« nous vous écoutons : nous avons parmi nous des personnes concernées »).
Rétablissement, guérison et instabilité

Qui devient pair-aidant-e, et qui, surtout, ne le devient pas ? Si les parcours officiels impliquent la psychiatrie, ils impliquent également une idée beaucoup moins questionnée : le rétablissement. Pour aider, il faut être soi-même rétabli-e ou guéri-e – afin d’offrir, semble-t-il, un espoir aux autres (car nos vies, sans cet horizon possible de rétablissement, ne vaudraient pas la peine d’être vécues). Cela renvoie à l’idée du fol pris dans sa folie et incapable de faire ou de penser.

Si nous pouvons parfois être privé-e-s d’une partie de nos capacités de réflexion et de nos compétences, cette idée d’incapacité du fol non-rétabli-e est dommageable et fausse. Elle repose sur l’idée général du modèle médical qui oppose la maladie au rétablissement ou à la guérison et crée une hiérarchisation interne entre nous-mêmes mais par le regard médical – dont nous pouvons nous extraire. Cette mise en concurrence entre rétabli-e et malade met l’accent sur le pathologique de la folie sans jamais interroger le concept même de santé mentale, dont l’un des buts demeure encore aujourd’hui de normaliser nos comportements, nos discours et même nos expériences (via la pair-aidance justement).

Cet enfermement dans l’incapacité des « instables » fait des fols des êtres pathétiques (au sens premier du terme, c’est-à-dire « dignes de pitié »). Même si, aujourd’hui, des efforts sont parfois faits sur la valorisation de nos compétences propres et « fonctions cognitives préservées », ils demeurent insuffisants et contribuent en eux-mêmes à une hiérarchisation qui nous met en compétition avec la norme valide, la norme non-folle, bref, la norme des autres. Il est impératif et nécessaire de rendre du pouvoir aux fols non-rétabli-e-s ni guéri-e-s, aux instables, aux incurables et de leur reconnaître en tout temps et en tout lieu des savoirs(-faire y compris).

 

Écrit anonyme initialement publié sur Zinzin Zine et proposé à En tant que telle par Céline LETAILLEUR

 

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Une réflexion sur “Au delà de la pair-aidance [Anonyme sur le blog Zinzin Zine]

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