Crise et pair-aidance sur Twitter [R. D]

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Dans cet article sont notamment décris et détaillés des idées suicidaires, des comportements auto-agressifs de type scarifications, d’hospitalisation sous contrainte et de troubles alimentaires.

*prénom modifié

Sur la messagerie Twitter, il m’a écrit:

« Quelle est ton adresse exacte? J’appelle les pompiers. »

Je ne sais pas à quel moment j’ai commencé à suivre Joan* sur Twitter. Un an, un an et demi? Ni à quel moment on a commencé à se parler en privé.

J’avais commencé à suivre des comptes liés à la santé mentale et à la défense des droits des patients en psychiatrie.

La santé mentale parce que je me battais contre la partie de mon cerveau qui voulait ma mort depuis plus des trois quarts de mes trente années de vie.

Les droits des patients en psychiatrie parce que, depuis mon séjour dans un certain secteur de Sainte-Anne, je voulais me battre pour toux ceux qui ne sont pas traités dignement, qu’ils soient dans un hôpital psychiatrique après avoir demandé volontairement de l’aide ou parce qu’on les y a enfermés sans leur consentement.

Les textes de Joan m’intéressaient. Ils décrivaient des choses que j’avais vécues, et d’autres que je n’avais heureusement pas vécues. Ils remettaient en cause certains aspects maltraitants ou contreproductifs des institutions en psychiatrie que j’avais pu constater; ils parlaient de l’entraide entre patients et de la nécessité de nous écouter, pour de vrai, enfin.

Même si jusque là je n’avais pas entendu parler de la pair-aidance, ces mots disaient beaucoup de choses que j’avais pensées sans pouvoir en parler, mes proches en bonne santé étant peu voire pas du tout curieux sur du fonctionnement de la psychiatrie et des hôpitaux, ou même de la maladie psychique en général, quand elle n’est pas dans un film ou une série.

C’est difficile de résumer une vie de maladie psychique en quelques lignes. « Votre vie n’est pas définie par la dépression, vous savez. » m’avait dit la psychologue; «Quand j’avais quatre ans, je voulais me taper la tête contre les murs, quand j’en avais huit, je pensais au suicide tous les jours.», j’ai répliqué.

Elle avait raison pourtant. En mars 2018, j’étais en période d’essai dans un travail qui me donnait le statut de cadre dans un secteur florissant, j’avais des amis, j’allais à des ateliers de lecture, je faisais du sport de temps en temps.

Même s’il était difficile d’expliquer mes parcours professionnels, amicaux et amoureux chaotiques sans parler de la dépression et de l’anxiété -on m’avait appris à dire ‘j’ai arrêté mes études pour des raisons personnelles’, même si j’avais du mal à dormir et que le temps d’attente pour un RV au centre du sommeil était d’un an, même si quand je dormais enfin j’avais du mal à me lever, j’arrivais à garder la tête hors de l’eau la plupart du temps. Je ne trouvais juste pas le bord où j’aurais pu me reposer.

Et puis j’ai commencé une mission où je n’avais pas de poste de travail. J’ai dormi 3h en huit jours, j’ai dû changer de psychiatre parce que les horaires du mien n’étaient pas compatibles avec mon travail; j’ai dû prendre de fortes doses de neuroleptiques pour dormir, j’ai été mise en arrêt de maladie.

Puis on a mis fin à ma période d’essai en mai… Mon nouveau psychiatre m’a parlé d’un dossier de reconnaissance du handicap psychique et m’a prescrit du Seroquel, en me disant, quand je lui ai expliqué que j’avais déjà pris énormément de poids et que j’avais peur de grossir, « tous les médicaments font grossir ».

J’ai regardé le soir le montant dérisoire de l’Allocation Adulte Handicapée et j’ai avalé « mon » Seroquel. Je me suis réveillée complètement shootée, incapable d’articuler.

Alors j’ai décidé d’arrêter toute prise en charge, parce qu’avec un médicament qui vous empêche de parler et la perspective de vivre sous le seuil de pauvreté, il est impossible de profiter du printemps et de l’été.

En fait, j’ai passé l’essentiel de la fin du printemps et du début de l’été dans mon lit, à essayer de dormir, à essayer d’oublier, à penser à la mort et aux différents moyens d’y arriver, surtout sans se rater et atterrir à Sainte-Anne.

Fan de foot, ayant attendu 20 ans une nouvelle victoire des Bleus au Mondial, j’ai regardé le match seule, rideaux fermés, avec l’envie de pleurer, honteuse de ne pas avoir réussi à prendre mon train pour mon stage de randonnée de l’UCPA dont j’espérais qu’il me « change les idées ».

Entre ce moment et cette nuit du mois d’août, où après avoir avalé plusieurs médicaments en vain pour dormir, après avoir fantasmé sur l’idée de ne plus jamais me réveiller, après avoir commencé à érafler mes bras et mes cuisses avec du verre cassé pour me défouler, les souvenirs sont devenus flous. Enfin je pourrais raconter des bouts de l’affaire Benalla suivie par une insomniaque qui se met à regarder La Chaine Parlementaire le matin, mais ce serait hors sujet.

Quelques jours plus tôt, Joan m’avait dit qu’il était hospitalisé dans un service psychiatrique désectorialisé [ndlr: en opposition à sectorialisé] parce ça n’allait pas bien et j’en étais désolée. Il m’avait dit de ne pas m’en faire, que c’était un endroit bienveillant.

Je n’étais pas bien non plus, mais je n’osais pas lui dire à quel point, le sachant impuissant pour m’aider, de là où il était. Jusqu’à ce que j’aie désespérément besoin de m’adresser à un humain à quatre heures du matin une certaine nuit d’août et qu’il appelle les pompiers.

Environ trois jours plus tard, après un détour dans un camion de pompier et les urgences d’un hôpital parisien, j’atterrissais dans ce service à ma demande. A l’entrée, il est écrit « La psychiatrie m’a sauvé la vie ».

Dans mon cas, je ne suis pas si sûre.

Mais ce qui est sûr, c’est que grâce à mes rencontres avec Joan et d’autres patients, je ne suis plus complètement seule.

“Ce texte a été corrigé et révisé par mon amie A. que je tiens à remercier pour son soutien”

[ R. D.]

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2 réflexions sur “Crise et pair-aidance sur Twitter [R. D]

  1. Scoyer Thérèse-Marie

    Bonjour je serais intéressé par connaître cette autre façon de se prendre en charge J’ai l’impression qu’avec les médicaments que je prends depuis quasi 20 ans c’est plus assez c’est toujours plus et je ne vais pas très bien depuis 3 ans je n’arrive plus à une certaine stabilité Est ce que c’est possible pour vous de prendre contact avec moi svp Therie de Belgique

    J'aime

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