« Pour raison de sécurité » [Lee ANTOINE]

VERSION AUDIO ICI


Article inspiré par l’ouvrage : Longtemps, je me suis couché de bonne heure pour raisons de sécurité de Thomas Baumgartner publié aux éditions Le Monte-en-l’air

Pyramide_Maslow

« Les besoins de sécurité

Les besoins de sécurité proviennent de l’aspiration de chacun d’entre nous à être protégé physiquement et moralement. Ce sont des besoins complexes dans la mesure où ils recouvrent une part objective – notre sécurité et celle de notre famille – et une part subjective liée à nos craintes, nos peurs et nos anticipations qu’elles soient rationnelles ou non.

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sécurité d’un abri (logement, maison)

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sécurité des revenus et des ressources

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sécurité physique contre la violence, délinquance, agressions …

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sécurité morale et psychologique

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sécurité et stabilité familiale ou, du moins, affective

-
sécurité médicale/sociale et de santé » 1

Que l’on soit ok ou pas avec « La pyramide des besoins selon Maslow », je pense qu’on est tous d’accord pour se dire que c’est important de se sentir en sécurité… et que sans cette sécurité, bah la vie est dure hein.

24 juillet 2018

J’ai, depuis quelques semaines de plus en plus l’impression de me mettre en danger, psychologiquement, socialement et médicalement.

Non, je n’ai pas recommencé, ni à fumer des joins, ni à picoler, ni à me blesser ou à me mettre en danger, contrairement à mes prises de risque passées.

Alors, c’est quoi ce danger?

La pair-aidance en santé mentale, c’est mon rêve depuis 10 ans, je m’étais imaginé ça avant que ça existe, en étant triste et en colère que ça ne soit pas mis en place. Sans avoir cette notion de pair-aidance en tant que telle, j’avais projeté un métier idéal.

Et… ce métier idéal je l’ai trouvé.
Imparfait, mais c’était bien ça.
C’était vraiment ça.
Médiateur de santé pair.

Sauf que.
– Sauf que j’ai du mal à gérer l’attente, la frustration, un cadre en général…
Et plus particulièrement un cadre de travail, de fonctionnement et de hiérarchie spécifique à l’institution hospitalière, avec parfois une lenteur, des procédures, une certaine inertie…
Et aussi, selon moi, ses paradoxes, ses contraintes, ses règles, sa situation financière…

– Sauf que le trajet pour aller au travail et rentrer chez moi pompe toute mon énergie.

plan trajet

Alors en danger.

Et puis…
Ya la fac.
Ya les émotions démesurées.
Ya la difficulté à comprendre et à appliquer les conventions sociales.
Ya les désaccords.
Ya l’essuyage de pots cassés.
Ya que le poste est pas défini.
Ya qu’il faut le construire.
Ya que ça prend du temps.
Ya que j’ai envie de tout pouvoir faire tout de suite.
Ya que j’imaginais ce poste avec une spécificité autour du spontané et de l’informel.
Ya que c’est un hôpital, et que tout se prépare et tout doit respecter un fonctionnement carré, sans quoi, il est délicat de mettre des choses en œuvre.
Ya que pénurie médicale

A l’impossible, nul n’est tenu.
Mon envie impossible était de bouger et faire avancer rapidement ce mastodonte.
Tout seul.
Ou presque, avec le soutien de pairs, de collègues, d’amis…
Pour bosser correctement, à mon sens, il me fallait changer tout le modèle hospitalier français.
Euh… pas possible à mon échelle.
Et l’hôpital est en crise, c’est pas le moment de faire chier.

Donc danger.
Frisage de burn out
Exacerbation des émotions déjà démesurées
Insomnies
– Épuisement
Diminution de la motivation
– Difficultés à maintenir une vie sociale et des loisirs en dehors du travail
– diminution des capacités de concentration et la productivité
– Sentiment d’inutilité et auto-dépréciation

Alors, j’ai démissionné pour raison de sécurité.

lettre de démission

Suite à une projection idéalisée de ce poste vient la désillusion, car tout ne peut pas être parfait, des choses sont à réajuster, les réajustements prennent du temps, et mon cerveau, pour l’instant a besoin de rapidité.

Prendre soin de ma santé mentale.

Je souhaite fortement à tout professionnel de découvrir ce lieu et cette équipe. Cette équipe, avec tous ces défauts, est exceptionnelle et géniale, en comparaison avec tous les lieux que j’ai pu connaître en tant que patient.

J’y suis resté pour raison de sécurité… et… pour l’accueil, la bienveillance, le soutien, l’ambiance, le rire, le soutien, les débats, les réflexions, la réelle volonté de bienveillance, bientraitance et croyance dans la possibilité de rétablissement des patients…

J’y suis resté par mesure de sécurité. Parce que ce boulot me portait, me porte encore, correspond à mes valeurs, à mes combats, à mes luttes, mon militantisme.

Un matin, j’ai démissionné par mesure de sécurité. J’ai décidé que ma santé mentale avait davantage d’importance que le programme du CCOMS et la promotion de ce métier.

J’en sors grandit, j’ai appris sur…
– Le fonctionnement d’une équipe, le rôles des différents professionnels
– Le vocabulaire clinique / médical
– L’écriture de transmissions
– Chercher une place au sein d’une grosse équipe
– Trouver le ton approprié en fonction du contexte
– La réalité d’autres patients
– Ma façon de projeter des éléments de mon vécu de patient et de les transposer, les penser comme universelles
– …

Ce travail m’a aussi permis une avancée dans mon processus rétablissement, malgré un contexte de mise à l’épreuve de ce dernier.

Alors… je parviens un peu mieux à…
– Gérer la frustration de différer les réponses aux demandes des patients
– Repérer mon état clinique (fatigue, stress …)
– Appréhender les échéances anxiogène en les préparant et les rationalisant, avec des plans B et C…
– Comprendre et appliquer les codes sociaux humains
– Prendre vaguement confiance dans ce que je peux faire, proposer, et dans mes capacités d’intégration dans un lieu
– Évaluer ce qui peut être adjuvant ou opposant à ma santé mentale
– Repérer et répondre à mes envies et à mes besoins fondamentaux
– Connaître mes difficultés et mes forces, prendre conscience de ce qui se passe pour moi, rapidement, et savoir pourquoi.

Je me surprend à penser à ma sécurité individuelle avant une cause collective. J’aurais été incapable de le faire il y a quelques mois de cela.

Mais je suis triste. Je n’ai pas envie d’arrêter cette belle expérience humaine et professionnelle. Je trouve ça dommage de ne pas aller jusqu’au bout du programme, de la licence en cours d’emploi de MSP, parce qu’au travail, je me suis senti utile et entendu. C’est rare.

Mais, le 28 septembre, je rendrais mes clefs pieuvre et sirène.

Pour raison de sécurité.

Lee ANTOINE

Du même auteur sur En tant que telle

Prise de poste, MSP
La relation duelle en pair aidance
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Des conseils aux soignants?
La pair aidance selon #1
La pair aidance selon #3

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Mais c’est quoi En tant que telle ?

6 réflexions sur “« Pour raison de sécurité » [Lee ANTOINE]

  1. Oooohhhhh 😦
    Tout mon soutien Lee… tu fais un choix pour toi, choix au combień difficile j’imagine. Choisir c’est toujours renoncer… mais prendre soin de soi est indispensable.
    Je suis persuadée que tu pourras trouver un autre moyen, qui soit acceptable pour toi, d’etre Pair aidant.
    Amicalement
    Elo

    J'aime

    1. Bonjour Elo 🐚
      Merci 💙

      Au delà de cet article très egocentré, ça a été compliqué pour moi de me dire que «j’allais abandonner les patients», les prises en charge individuelles qui avaient un peu commencé, le lien parfois chouette créé. Alors j’ai hésité, pour continuer le boulot avec les patients.

      C’était aussi extrêmement difficile d’avoir l’impression de «laisser tomber» cette équipe et le projet de pair aidance qu’ils portent depuis longtemps. J’avais l’impression de les trahir, après avoir dit à l’entretien que je pourrais gérer les longs trajets. Un peu comme si je leur avait menti, avec la peur qu’ils pensent celà alors que j’y croyais vraiment que j’étais capable de tenir.

      Visiblement non.
      Je suis tellement épuisé que aujourd’hui je marche difficilement et ne vais pas pouvoir me rendre au boulot.
      Je vais tenter de me reposer pour aller à un RV ce soir.
      Mais je loupe le boulot pour cause d’épuisement.
      Ça craint.

      Je prépare doucement la suite, sans certitude sur la direction à prendre… je cherche.

      Je pense bien à toi.
      Bises.

      Lee

      J'aime

      1. Repose-toi, c’est légitime.
        Tes collègues et les patients le comprendront forcément.
        Donne des nouvelles. Et si tu as envie je serai là pour échanger, sur le maintenant ou sur ta suite 😉
        Bises

        J'aime

  2. Ping : MSP, et après? #1 [Lee ANTOINE] – En tant que telle

  3. Ping : Lettre d’au revoir, dernier jour en tant que MSP [Lee ANTOINE] – En tant que telle

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